Rencontre avec Anne-Claire Dolivet, réalisatrice du film « Petites danseuses »

Pour la sortie du film Petites Danseuses, Narrason a rencontré Anne-Claire Dolivet. La réalisatrice raconte le tournage de ce documentaire délicat et sensible sur ces petits êtres en tutu qui se rêvent étoiles de ballet et grandes filles autonomes.
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Rencontre avec Anne-Claire Dolivet, réalisatrice du film « Petites danseuses »

COMMENCER

Anne-Claire Dolivet : J’ai commencé à mettre des micros aux filles, toujours munie de mon petit appareil photo. J’ai fait des tests pour voir qui oubliait le micro, qui aimait bien l’avoir… Ça a duré quelques mois, puis j’ai emmené avec moi mon chef opérateur Jérôme Olivier en concours, pour qu’il voit comment cela se passe. Il s’agit d’un moment très particulier, de très intense, de très long. On a sorti les caméras et les micros et on a fait des tests pendant ces quelques jours. Je voulais que les filles vivent ce moment avec une caméra. Par la suite, de mon côté, j’ai continué à faire quelques répétitions avec elles, à les suivre également à d’autres moments notamment dans le parc d’à côté. Je leur disais “Venez on va parler, on va faire un petit entretien ensemble”. J’ai travaillé quelques mois comme ça. Ce fut un temps de préparation important pour moi, pour finaliser mes intentions, pour chercher les bons personnages et m’assurer de mes choix. Avec Mathias (Théry), mon co-auteur, et Marie (Vanglabeke) la productrice du film, nous affinions les choses.

« De fait, je crois qu’un documentaire est réussi à partir du moment où les personnages nous font vraiment confiance. C’est quelque chose qui demande beaucoup de temps. »

RÉALISER

Nolwenn Thivault : Avec ce film, tu as vécu une expérience très forte et longue. Penses-tu que pour tes projets futurs, tu vas conserver cette approche et les bénéfices du tournage de “Petites Danseuses”?

Anne-Claire Dolivet : Oui. J’aimerais rester toujours être à la hauteur de mes personnages. J’y attache beaucoup d’importance. Je crois qu’un documentaire est réussi à partir du moment où les personnages nous font vraiment confiance. C’est quelque chose qui demande beaucoup de temps. Il faut qu’ils sentent qu’on ne va pas les trahir, qu’on va juste les montrer comme ils sont, tels qu’ils sont. C’est cela que j’ai essayé de conserver.

Je dirais que j’ai vécu cette expérience avec les personnages. J’étais comme eux, j’ai vécu ce qu’ils étaient en train de vivre. Ces moments étaient des moments clés dans leur vie alors, j’ai eu envie de les accompagner d’une façon pudique tout en montrant la réalité des choses, sans rester dans la superficialité.

© 2020 - Pyla Prod - Upside Films

Nolwenn Thivault : En fait, c’est très proche de ce que dit Mathias Théry ( co-auteur) quand il exprime que le documentaire “La cravate” n’aurait jamais pu avoir lieu si le sujet n’avait pas compris que la démarche était de rendre compte, et pas de fabriquer à partir de ce qu’il aurait capté. J’ai cette sensation que pour le coup, Marie Vanglabeke (productrice) vous a rassemblé parce qu’elle connaît ça de vous, de ces envies ?

Anne-Claire Dolivet : Tout à fait. C’est là où Marie est très forte, elle a un vrai sens humain : elle a ressenti ça chez nous deux, ce fait d’aborder le documentaire via la relation qu’on peut avoir avec nos personnages. Elle nous a rassemblé en se disant que nous avions la même façon d’aborder la relation avec les personnes.

MONTER

Nolwenn Thivault : Et peux-tu me parler de la partie montage ? Il s’agit de ton premier métier. C’est toi qui a monté ce film ? Comment as-tu travaillé ?

Anne-Claire Dolivet : Le montage, c’est évidemment très important pour moi. Avant de nous y mettre, nous avions beaucoup travaillé avec Mathias (Théry, co-réalisateur). Nous avions construit, pour chaque personnage, la narration, le parcours, la trajectoire. Matthias est très organisé, très méticuleux. Les choses étaient bien tissées, on savait que le documentaire portait le récit de nos quatre personnages, que l’on commençait avec le début d’une année et que la finalité était le concours. La question était de savoir comment on allait monter et intercaler les récits. Et puis une autre question a aussi émergé autour de Murielle, qui est quand même un personnage à part entière. Comment la faire exister ? Elle a une vraie gouaille, une vraie présence, mais néanmoins on ne voulait pas qu’elle existe plus que les autres petites filles.

« De fait, je crois qu’un documentaire est réussi à partir du moment où les personnages, et ça n’est pas gagné, c’est quelque chose qui demande beaucoup de temps, nous font vraiment confiance. »

Au montage, pour moi, c’était vraiment essentiel d’avoir le bon monteur, la bonne monteuse. Néanmoins il est compliqué de savoir avant de travailler ensemble… Je voulais vraiment des films de création de personnages, d’auteurs, mais aussi des films sur l’enfance. Je pense par exemple au documentaire “Pauline s’arrache ». Ce que j’ai choisi de faire, c’est de contacter plusieurs personnes en fonction de mes références. J’ai regardé les génériques des documentaires que j’avais beaucoup aimé…

Et c’est comme ça que j’ai rencontré Karen Benainous, qui a monté « Pauline s’arrache » C’est un film très personnel, intime. La réalisatrice a filmé sa famille pendant plusieurs années ; la matière était donc énorme, tout s’est construit au montage. J’ai vu le documentaire et j’ai adoré la façon dont la monteuse a su tisser l’histoire, la narration, avec toute cette matière brute qu’elle travaille. Ça m’a vraiment bluffé.

J’aime aussi le travail de la monteuse Alice Moine et notamment son travail sensible pour « Relève », le portrait de Benjamin Millepied à l’Opéra. Au-delà du montage, le film est magnifique car les images sont sublimes, et que le duo Thierry Demaizière et Alban Teurlai marche très bien. Il y a des instants très oniriques qui nous emmènent ailleurs… Comme cette très belle scène avec Benjamin Millepied : il écoute de la musique avec son téléphone portable et improvise une danse. Il est dans le relâchement total, comme les petites filles quand elles se retrouvent entre copines et filment des petites vidéos lors d’une fête à la campagne. Là, on sent qu’elles oublient tout. Elles sont juste elles-mêmes, et pour moi, c’était très important.

Je ne voulais pas perdre la magie que j’avais eue, quand j’étais juste avec mon petit appareil, avec elles dans les vestiaires et qu’elles jouaient. Je voulais qu’elles continuent à m’oublier. C’est pour cette raison qu’au départ, quand on a commencé à filmer avec Jérôme Olivier (chef-opérateur de « Petites Danseuses »), on filmait beaucoup de loin.

Je ne voulais pas les déranger, je voulais vraiment qu’elles soient juste elles-mêmes. J’aime beaucoup les portes entrouvertes parce qu’on sent qu’on rentre dans une histoire, dans une séquence, mais on ne la dérange pas, on la laisse telle quelle. Pour le film, je pense que l’on a réussi à faire qu’elles restent elles-mêmes.

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J’ai choisi de travailler avec Jérôme parce qu’il fait des images sublimes. On aime la même esthétique et on parle beaucoup cinéma et documentaire ensemble. Je savais aussi qu’il était sensible et qu’il saurait se faire oublier des petites filles et qu’il allait nouer une vraie relation avec elles. C’est ce qui s’est passé, avec les filles et avec leurs parents ; une relation de confiance s’est établie. Jérôme travaille beaucoup avec sa caméra sur pied et à un moment je lui ai dit : “Maintenant je crois qu’il faut lâcher le pied pour que tu te fasse confiance. » On passait à autre chose dans la narration, le concours de danse approchait. On ne va pas tout dévoiler mais chacune des petites filles était à un tournant dans son parcours, ça devenait important d’être davantage dans le mouvement. A cette période du tournage est sorti le film « Girl », qui suit un garçon qui pratique la danse classique et qui devient une danseuse. Ce film a été tourné caméra sur l’épaule. J’ai dit à Jérôme : “Va voir “Girl”.

A la fin on avait énormément d’heures de rush. J’ai beaucoup dérushé au fil du temps. En fait, je regardais beaucoup les séquences, ce que ça racontait,  je construisais le film et la narration au fur et à mesure du tournage. Après j’ai sélectionné une certaine matière, que l’on a dégrossie avec la monteuse. On n’a pas suivi la chronologie de l’année. On a beaucoup déconstruit, et ce fut très chouette car finalement, je me suis dit que tout était possible.

« Je me suis dit que je devais lui faire confiance, et je n’ai pas regretté. Il y a eu très peu de moments de désaccord, ça s’est fait de façon très fluide. »

Nolwenn Thivault : Ces moments où toi, en tant que monteuse, tu as décidé de lâcher, de faire confiance complètement, pour que le relais soit pris par la personne que tu avais choisi.

Anne-Claire Dolivet : Oui, et j’ai accepté son écriture en tant que monteuse. J’ai aimé tous les films sur lesquels elle avait travaillé, notamment “l’Île au Trésor” de Guillaume Brac sur le thème de l’adolescence. J’ai également adoré la construction de “Makala”. Je me suis dit que je devais lui faire confiance, et je n’ai pas regretté. Il y a eu très peu de moments de désaccord, ça s’est fait de façon très fluide. Matthias nous a aidées à cisailler et à trouver le rythme du film. J’avais du mal à lâcher certaines séquences, c’était douloureux, mais avec lui j’ai appris à enlever tout le superflu. On a pu de cette manière resserrer l’intensité dramatique.

MUSIQUE

« Il y a eu Malik Djoudi parce que tout simplement, je trouve que, comme Mathias, et comme Jérôme Olivier, c’est quelqu’un de très sensible. »

Nolwenn Thivault : Et du coup, Malik Djoudi, ce merveilleux musicien, il est arrivé là comment alors ?

Anne-Claire Dolivet : Très tôt on s’est posé la question de la musique. Pour moi elle est très importante, elle fait partie intégrante de la narration, elle la créer aussi en donnant une couleur au film. Avec la productrice, on voulait une musique originale. On a posé des noms et on a contacté plusieurs compositeurs. Parmi eux il y avait Malik Djoudi. Je trouve que comme Mathias Théry et Jérôme Olivier, c’est quelqu’un de très sensible. Il avait déjà travaillé sur un projet autour de la danse dans sa ville natale, dans lequel il a accompagné un chorégraphe contemporain et des enfants un peu plus grands.

Quand je l’ai rencontré, il m’a tout de suite dit “ L’enfance, c’est quelque chose qui me touche particulièrement, je suis très heureux de faire un film sur l’enfance et la danse évidemment.” Malik exprime évidemment ses sentiments à travers sa musique. J’aime beaucoup sa couleur nostalgique, mélancolique. Je trouve qu’elle accompagne bien l’enfance. Quand je me souviens de mon enfance, j’ai une sorte de mélancolie. On dépeint toujours l’enfance comme l’insouciance, l’innocence. Mais ce n’est pas que ça, on découvre la vie, ses blessures … Et pour moi, c’est loin d’être de l’insouciance en réalité.

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« A quel moment mettre de la musique ? Ce n’est pas de la musique gratuite, ce n’est pas du tout de l’habillage. Lorsqu’il y a une musique, ça raconte vraiment quelque chose. Il faut que ça raconte quelque chose. »

Nolwenn Thivault : Et lui as-tu donné des directives pour le guider dans ce que tu attendais de la musique de ton film ? 

Anne-Claire Dolivet : Oui, on a beaucoup parlé de la tonalité qu’on voulait donner aux scènes avec la musique. On se téléphonait pendant le tournage, je lui donnais des mots clés et des références musicales même si je l’ai laissé plutôt libre. Je voulais quelque chose de très pop électro, avec cette tonalité, cette couleur mélancolique, mais sans que ce soit forcément triste, sombre. Concernant le dernier tiers du film, voire les dernières séquences, je voulais une vraie apothéose. Je lui avais dit : “Voilà, il y a une montée. J’aimerais qu’on travaille sur une même continuité où ça commence très doux, et puis ça finit ailleurs, dans un moment très onirique. »

Nolwenn Thivault : Est-ce que tu lui décrivais des images ?

Anne-Claire Dolivet : Oui, je lui décrivais des images, je lui en ai envoyé.

Nolwenn Thivault : Peux-tu me dire lesquelles ?

Anne-Claire Dolivet : Je pense à un moment où Ida traverse une épreuve seule dans sa chambre. Je lui avais envoyé l’image : elle regarde par la fenêtre. Il pleut, il neige même, elle est très pensive. On sent qu’elle réfléchit à ce qui lui arrive. Je lui ai aussi envoyé des images du moment de fête : c’est la fin de l’année, c’est l’été, c’est l’explosion de joie. Tout se met en pause, toute la rigueur de la danse classique, c’est un vrai moment d’insouciance. Dans le film y a aussi un moment très onirique pour lequel on s’est posé beaucoup de questions. On a fait beaucoup d’allers retours avec Mathias, Karen, Marie et Malik. On ne savait pas très bien à quel moment du film cette séquence allait venir, comment elle allait pouvoir épouser la narration. Je me souviens que Malik m’a envoyé, pas mal de mélodies différentes. Et il y en avait une qui était sublime, mais qui était très triste. Finalement, la séquence allait clôturer la narration ; ce fut impossible de choisir cette mélodie car on voulait que la fin reste joyeuse et ouverte.

Propos recueillis par Nolwenn Thivault dans le cadre du tournage du KMBO Podcast Cinéma dédié au film « Petites Danseuses ».

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